Hugues de Payns

 Hugues de Payns et quelques  chevaliers ( 8 Chevaliers )
dévoués à Dieu, brûlant de charité, renonçant au monde, et se
consacrant au service du Christ, s'astreignirent par une profes-
sion de Foi et des voeux solennels, prêtés entre les mains du
patriarche de Jérusalem, à défendre les pèlerins contre ces bri-
gands et ses hommes de sang, à protéger les routes publiques,
à combattre pour le Souverain Roi, en vivant comme des cha-
noines réguliers, dans l'obéissance, dans la chasteté et sans pro-
priété. Les principaux d'entre eux furent deux hommes vénérables

et amis de Dieu,Hugues de Payns et Godefroy de Saint- Omer.

Dans le principe, ils ne furent que neuf à prendre une aussi
sainte résolution. Portant les vêtements que les fidèles leur don-
naient à titre d'aumônes, pendant neuf ans, ils servirent sous
l'habit séculier. Le roi, les chevaliers et le seigneur patriarche,
remplis de compassion pour ces nobles hommes qui avaient
tout abandonné pour le Christ, les soutinrent de leurs propres
ressources, et leur conférèrent dans la suite, pour le salut de
leurs âmes, quelques bénéfices et quelques propriétés.
Comme ils n'avaient pas encore d'églises qui leur appartînt ni
de résidence fixe, le seigneur roi leur accorda pour un temps
une petite habitation dans une partie de son palais, auprès du
temple du Seigneur. L'abbé et les chanoines du même temple
leur donnèrent aussi, pour les besoins de leur service, la place
qu'ils possédaient à côté du palais du roi. Et comme ils eurent
dès lors leur demeure auprès du temple du Seigneur, ils furent
appelés dans la suite, frères chevaliers du Temple... 5

Il est indéniable que les débuts de l'Ordre furent très
modestes. Hugues de Payns, Godefroy de Saint-Omer et les
sept autres chevaliers avaient décidé de se consacrer à la pro-
tection des pèlerins et notamment des plus pauvres, en vivant
eux aussi dans la plus grande pauvreté.

Associés dans un premier temps au chapitre des chanoines
de Jérusalem, ils avaient prononcé des vœux devant le
Patriarche ; tout comme ils avaient décidé de suivre une exis-
tence basée sur une règle toute de rigueur et d'austérité.

Mais s'ajoutait à ces données, un postulat inconnu dans le
monde chrétien : que ces hommes vivant comme des moines
portent des armes ! Cette innovation battait en brèche le schéma
tripartite sur lequel était fondée la société médiévale : ceux qui
faisaient la guerre, ceux qui priaient et ceux qui travaillaient.

Qu'un moine prie et travaille, c'était de plus en plus fréquent
dans l'atmosphère de retour à la règle primitive de saint Benoît
qui imprégnait la réforme cistercienne.

Mais qu'un moine portât l'épée, l'initiative était sans précé-
dent ! Elle correspondait pourtant parfaitement aux besoins du
roi de -Jérusalem et des pèlerins qui arrivaient en Palestine
puisque depuis 1099, les chevaliers étaient repartis en masse et
les rangs des chrétiens s'étaient considérablement éclaircis.

Des problèmes moraux que dut poser ce dilemme, on ne
sait rien, hormis que par trois fois, Hugues de Payns demanda
à Bernard d'écrire un sermon d'exhortation qui encourageât et
justifiât la nouvelle milice.

Autre chroniqueur à relater la fondation de l'ordre du
Temple, Ernoul l'évoque avec une grande brièveté mais sou-
ligne qu'elle fut une initiative des chevaliers.

Nous avons quitté nos terres et nos amis, et sommes ici venus
là élever et exalter la loi de Dieu. Et nous sommes ici, arrêtés,
buvant, mangeant et dépensant sans rien faire. Nous ne bou-
geons pas ni ne combattons, alors que le pays a besoin de
secours. Nous obéissons à un prêtre et ne faisons pas œuvre
d'armes, prenons conseil, et faisons l'un de nous Maître. Par le
congé de notre prieur, qui nous conduira en bataille quand il
le faudra. 6

Le dernier document, et certainement le plus fiable, est la
règle primitive du Temple, rédigée en latin qu'a eu charge d'ap-
prouver et d'affiner le concile de Troyes en 1128.

Dans un premier temps, Baudouin II abrita les "Pauvres che-
valiers du Christ" dans son Palais, sur l'esplanade de l'ancien
Temple de Salomon puis il leur laissa l'entière jouissance des
lieux quand, dans les année 1120, il vint habiter la Tour de
David. Les chevaliers prirent le nom de leur maison-mère dite
"maison-chèvetaine". C'est pourquoi on les appela les "tem-
pliers". L'un de leurs plus célèbres symboles figure précisément
ce "templus Salomonis".

Un tel réaménagement laisse à penser que la "gendarmerie
religieuse" de Jérusalem comptait plus de neuf membres en son
sein...

D'autant que le roi forma bientôt pour eux le projet de les
constituer en une véritable armée à sa solde. Une armée encore
très informelle et hors de toute institution...

C'est en Champagne et grâce à l'influence des Champenois
qu'elle se dota d'une structure dont deux siècles témoigneraient
de l'efficacité : en 1127, Hugues de Payns quitta Jérusalem pour
faire reconnaître par les autorités occidentales l'Ordre dont il
serait le premier maître.

C) HUGUES DE PAYNS, CHEVALIER CHAMPENOIS

Peu d'informations nous sont parvenues sur Hugues de
Payns. Et moins encore sur ses premiers compagnons. Il ne
reste d'eux que quelques noms : Godefroy de Saint-Omer,
André de Montbard, l'oncle de Bernard de Clairvaux, Payen de
Montdidier, Archambaud de Saint-Amand, Geoffroy Bisol et un
dénommé Roland. On sait aussi que le futur roi de Jérusalem,
Foulques d'Angers arrivé en Palestine en 1120, a vécu avec
eux.

Le peu que nous connaissons d'Hugues de Payns permet au
moins d'affirmer qu'il est d'origine champenoise. Si cette thèse
est aujourd'hui officiellement reconnue par les historiens de
l'ordre du Temple tels que Régine Pernoud et Alain Demurger,
elle reste parfois ignorée, voire contestée tellement les régions
et leurs "érudits locaux" ont été - et sont encore - nombreux
à revendiquer le fondateur des templiers comme un de leurs
congénères. C'est le cas depuis Naples jusqu'à l'Ardèche en
passant par Marseille...

Les archives attestent pourtant qu'Hugues de Payns était le
seigneur du village qui porte encore son nom, à une quinzaine
de kilomètres au nord de Troyes.

La famille féodale du nom de Payns est citée dès les pre-
miers textes relatifs à l'origine du village. Ses possessions ont
été recensées ; elles étaient toutes regroupées autour de
Troyes à Dosches, Estissac, Fontvannes, Montigny, Onjon,
Payns, Pont-sur-Seine et Troyes.

Après le départ d'Hugues de Payns en Orient, c'est sa
femme, Élisabeth, qui a géré le domaine familial. Elle signait
encore des chartes en 1170 comme témoin du comte de Cham-
pagne.

Un fils au moins est né de leur mariage : Thibaud de Payns
qui, en 1139 était abbé de Sainte-Colombe, abbaye située dans
l'actuel département de l'Yonne. Il prit ensuite la croix et par-
tit en Terre sainte où il mourut en 1148 8, probablement au
siège de Damas, durant la deuxième croisade.

Le nom d'Hugues de Payns est encore lisible aux Archives
départementales de l'Aube parce qu'il fut en 1100, le témoin
choisi par Hugues de Champagne pour attester deux chartes
dont subsistent les copies.

Selon certains historiens, il était même apparenté à la famille
du comte.

En tout cas, la thèse des origines champenoises se trouve
encore renforcée par le contexte historique de la création de
l'ordre du Temple. C'est parce que son origine champenoise per-
mettait à Hugues d'avoir tant de puissants amis et de puissants
appuis que le Temple a connu un si rapide essor. C'est peut-être
à cause de l'origine champenoise d'Hugues de Payns que ses huit
compagnons sont restés dans l'ombre, oubliés par l'histoire...

Qu'il fût ou non son parent, il est sûr qu'Hugues de Payns
connaissait très bien le comte de Champagne. Plusieurs auteurs
pensent qu'il l'a accompagné lors de sa première expédition en
Terre sainte, de 1104 à 1108.

Le comte Hugues de Champagne - dont l'avènement eut lieu
en 1093 - fils cadet de Thibaud 1 et d'Adèle de Bar-sur-Aube,
le premier à porter le titre de comte de Champagne et qui se
disait aussi volontiers "comte de Troyes", était un homme par-
ticulièrement pieux.

A partir de 1113, il multiplia encore ses donations aux
abbayes, signe qu'il semblait se préparer à repartir en Palestine,
cette fois avec le désir d'un départ définitif.

Lors de son premier séjour, il avait été très attiré par l'œuvre
hospitalière de la confrérie de Saint-Jean. Il était pourtant de
retour à Troyes dès 1116. Pour la raison qu'Élisabeth de Varais,
sa toute jeune et seconde femme, ne voulait pas entendre par-
ler de vœu de chasteté...

Or les hommes mariés ne pouvaient entrer en religion qu'à
condition que leurs épouses aient juré elles aussi de ne plus
commettre le "péché de chair" !

Hugues de Champagne a invoqué les incartades d'Élisabeth
pour se dégager de ses obligations maritales et être ainsi auto-
risé à prononcer ses vœux. Non pas pour entrer dans l'abbaye
de Clairvaux édifiée depuis 1115 sur les terres 9 qu'il avait

C est le 25 juin 1115 que Bernard, moine de Cîteaux, arriva avec douze com-
pagnons et planta sa croix dans le Val d'Absinthe qui deviendra Clairvaux (Clara
vallis).

offertes à son ami Bernard. Non pas non plus pour se faire
hospitalier.

Ce sont les templiers que rejoint en 1126 Hugues de Cham-
pagne, après avoir remis sa succession à son neveu Thibaud de
Blois, qui devenait alors Thibaud II, "le Grand".

En tout cas, on perd toute trace de lui après 1130, année
dont on conserve une donation qu'il avait signée au bénéfice
d'une abbaye en Terre sainte.

L'intégration dans ses rangs d'une personnalité telle que le
comte de Champagne conféra à l'ordre du Temple ses lettres
de noblesse

Bernard, tout en félicitant le comte de son engagement au
sein de la milice d'Hugues de Payns, lui exprima aussi son pro-
fond regret de ne pas l'avoir accueilli comme moine dans son
abbaye de Clairvaux

Si pour la cause de Dieu, tu t'es fait de comte, chevalier, et de
riche, pauvre, nous te félicitons sur ton avancement comme il
est juste, et nous glorifions Dieu en toi [...] ; pour le reste
j'avoue que nous ne supportons pas avec patience d'être privé
de ta joyeuse présence par je ne sais quelle justice de Dieu.
Pouvons-nous oublier l'ancienne amitié et les bénéfices que tu
apporteras si largement à notre maison ? 10

L'influence d'Hugues de Champagne sur le Temple allait sans
doute plus loin que ses donations et son engagement person-
nels.

Vraisemblablement, c'est lui qui avait mis en relation ses
deux amis, Hugues de Payns et Bernard de Clairvaux.

Or dans les années 1120, rien ne se faisait dans le domaine
religieux, voire civil, sans l'assentiment de Bernard. En l'occur-
rence, il est aisé de démontrer son influence prépondérante sur
le concile de Troyes et la règle de l'Ordre.

Si Hugues de Payns revint en Occident en 1127, on ignore
en revanche quelle est la date de son arrivée en Terre sainte.
Certains l'ont fait participer à la première croisade.

Il y est plus sûrement parti en 1104 avec le comte Hugues.
On sait qu'il se trouvait de nouveau en Champagne en 1113
puisque demeure une donation signée de sa main. Mais en

quelle année est-il revenu ? On l'ignore. Il est reparti à Jérusa-
lem, en 1114, et lui, ne revint plus, si ce n'est pour organiser
le concile de Troyes. Élisabeth de Payns avait donc consenti au
vœu de chasteté !

Selon les historiens, Hugues de Payns mourut en Orient en
1136. Le 24 mai, indique plus précisément Marion Melville n.
Mais nous ne savons pas à quel âge : l'année de sa naissance
n'a jamais pu être déterminée.

D) 1128 : LE CONCILE DE TROYES

Avant de gagner la Champagne, Hugues de Payns, comme
envoyé de Baudouin II et comme chef des "Pauvres chevaliers
du Christ", s'arrêta à Rome, près du pape Honorius II. Les his-
toriens s'accordent à reconnaître qu'il lui aurait soumis le pro-
jet d'une règle rédigée à Jérusalem, avec le Patriarche avant
d'aller la présenter au concile de Troyes.

Les conciles avaient alors pour finalité première de faire le
point sur la réforme cistercienne en cours.

Celui de Troyes n'était peut-être qu'un concile parmi d'autres
puisque la même année, il s'en tint à Arras, à Châlons-sur-
Marne, à Reims et à Clermont.

Mais entériner l'existence de l'ordre du Temple dépassait lar-
gement la routine des réunions ecclésiastiques.

Manifestement, le concile de Troyes eut un caractère extra-
ordinaire, par le sujet à l'ordre du jour comme par les person-
nalités présentes.

Bernard lui-même souligne dans une lettre destinée au jeune
comte Thibaud II, la solennité de cette assemblée :

Daignez vous montrer plein d'empressement et de soumission
pour le légat, en reconnaissance qu'il a fait choix de votre capi-
tale pour en tenir un si grand concile, et veuillez donner votre
appui et votre assentiment aux mesures et aux résolutions que
celui-ci jugera convenable de prendre dans l'intérêt du bien

Ce n'est pas étonnant que la ville de Troyes ait été choisie
par la pape ou par son légat... et vraisemblablement, selon le
souhait d'Hugues de Payns.

Pour ce Champenois exilé au Proche-Orient, Troyes restait
l'évêché de sa naissance et la ville de son ami, le comte
Hugues, venait de faire le sacrifice... Ville de surcroît proche
de l'abbaye de Bernard.

Il est peu probable que l'abbé de Clairvaux ait eu besoin de
la lettre de recommandation - par ailleurs contestée - qu'aurait
confiée Baudouin à Hugues de Payns pour le bien disposer à
son égard

Troyes en particulier et la Champagne en général étaient le
lieu d'une effervescence commerciale et intellectuelle telle
qu'elle en faisait le site approprié pour attester un fait aussi
novateur que l'ordre du Temple.

Bernard était-il ou non présent à Troyes lorsque, le 13 jan-
vier 1128, s'ouvrit le Concile ? Est-ce lui ou son clerc qui rédi-
gea les soixante-douze articles de la règle templière ?

La polémique qui oppose les historiens perdure.

Mais quand bien même Bernard n'aurait pas fait partie de l'as-
semblée, - ce qui paraît peu probable -, c'est de sa philosophie
cistercienne qu'est imprégnée la règle fondatrice de l'Ordre.

Le prologue nomme les principaux participants, réunis sous
la présidence du Cardinal Matthieu d'Albano, le légat du pape.

Étaient à Troyes douze évêques : Renaud de Martigné, l'ar-
chevêque de Reims ; Henri Sanglier, archevêque de Sens ;
Geoffroy de Lèves, évêque de Chartres ; Jocelyn de Vierzy,
évêque de Soissons, Étienne de Senlis, évêque de Paris ; Haton,
évêque de Troyes ; Jean II, évêque d'Orléans ; Hugues de Mon-
taigu, évêque d'Auxerre ; Bouchard, évêque de Meaux ; Erle-
bert, évêque de Châlons-sur-Marne ; Barthélemy de Joux,
évêque de Laon ; Pierre de Dammartin, évêque de Beauvais.

Le clerc cite aussi les abbés : Renaud de Semur, abbé de
Vézelay (Yonne), Étienne Harding, abbé de Cîteaux (Côte-d'Or),
Hugues, Comte de Mâcon, premier abbé de Pontigny (Yonne),
Gui, abbé de Trois-Fontaines (Marne) ; Ursion, abbé de Saint-
Denis de Reims (Marne) ; Herbert, abbé de Saint-Étienne de
Dijon et Gui, l'abbé de Molesme.

Bien sûr, étaient présents Hugues de Payns et cinq de ses
compagnons, notamment Godefroy de Saint-Omer, Payen de

Montdidier, Archambaud de Saint-Amand, Geoffroy Bisot et
Roland.

Comme le précise ce prologue, Hugues avait expliqué com-
ment et pourquoi était née la Milice des "Pauvres chevaliers du
Christ" ; comment s'étaient organisées leur existence et leur
mission ; quels objectifs, quelles astreintes et quelles contraintes
ils s'imposaient quotidiennement.

Le concile écouta, jugea, commenta les articles successifs.

Contrairement à une thèse largement diffusée, le concile n'a
pas eu lieu sous les hautes voûtes de l'actuelle cathédrale dont
la construction n'a été entamée qu'au XIIIe siècle, et encore seu-
lement pour le choeur. L'édifice primitif qui l'accueillit a été
détruit, avec une grande partie de la ville de Troyes, dans l'in-
cendie du 23 janvier 1188.

Au terme du concile, Hugues de Payns entama un périple
dans plusieurs régions : l'Anjou, le Poitou, les Flandres - pays
d'où était originaire Godefroy de Saint-Omer -, l'Angleterre puis
l'Écosse...

Il était au Mans à l'Ascension de l'année 1129 après un nou-
veau détour par Troyes.

Puis, il quitta la France, passant en janvier 1130 à la cour de
l'évêque d'Avignon. Avant de partir, il confia à Payen de Mont-
didier la fonction de Maître de l'Ordre en France et gagna l'Es-
pagne.

Quand Hugues retourna en Palestine, l'ordre du Temple
jouissait de la notoriété dont l'auréolait l'approbation de Troyes
et de tous les seigneurs d'Europe.

Il rentra à Jérusalem, accompagné de nombreux nouveaux
templiers, tous revêtus des habits désignés par la règle man-
teau blanc pour les chevaliers, manteau sombre pour les ser-
gents. Il rapportait en outre nombre de donations et de libéra-
lités. Effectuées tout particulièrement en Champagne...


Quand Hugues de Payns retourna en Palestine, il était donc
plus riche d'hommes, de terres et de moyens. Mais surtout, son
Ordre était légitimé.

 

 

 

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Date de dernière mise à jour : 10/04/2017

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